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Nicolas Demay
Et si on n'avait plus besoin de développeurs ?

Et si on n'avait plus besoin de développeurs ?

Publié le 7 min de lecture

Dans le premier article de cette série, je racontais mon parcours personnel : de ChatGPT à Claude Code, comment l’IA est passée de gadget à partenaire de développement. Aujourd’hui, je veux prendre du recul et poser la question que tout dev doit se poser en ce moment : est-ce que notre métier est en train de disparaître ?

L’adoption la plus rapide de l’histoire

Pour mesurer ce qui est en train de se passer, il faut d’abord regarder les chiffres. Et les chiffres sont impressionnants.

Facebook a mis 4 ans et demi pour atteindre 100 millions d’utilisateurs. Instagram, 2 ans et demi. TikTok, 9 mois.

ChatGPT l’a fait en 2 mois.

Aucune technologie n’a été adoptée aussi vite. Cette vitesse d’adoption traduit un réel besoin.

L’IA générative est en train de transformer en profondeur notre façon de créer, et nous, développeurs, on est aux premières loges.

Le coût du code est devenu quasi-gratuit

Les témoignages de développeurs n’écrivant plus aucune ligne eux-mêmes se multiplient, et j’en fais partie.

Prenons une seconde pour réaliser ce que ça signifie.

Ce qui coûtait des semaines de développement ne coûte plus que quelques heures de conversation avec un LLM. Une feature qui nécessitait une équipe de trois développeurs pendant un sprint peut maintenant être prototypée en une après-midi par un seul dev assisté par l’IA.

Le code n’est plus un actif rare. Il est devenu accessible à quiconque sait formuler ce qu’il veut construire.

Ça fait mal à entendre quand on a passé 20 ans à perfectionner ses compétences techniques. Mais c’est la réalité. La valeur ne réside plus dans le “savoir coder”. Elle se déplace vers le “savoir quoi construire et pourquoi”. Et de plus en plus, le “savoir comment” aussi.

En effet, l’IA pèche encore sur le design d’architecture pure, les décisions structurantes qui font qu’un projet tient la route sur le long terme. Mais ce n’est qu’une question de temps. La compétence technique pure, celle qui nous définissait, n’est plus le facteur limitant. C’est la vision produit, la compréhension du besoin métier, la capacité à orienter une IA vers la bonne solution qui font désormais la différence.

Et si c’était une bulle ?

OpenAI projette des pertes de 14 milliards de dollars en 2026 et ne prévoit pas d’être rentable avant 2029 ou 2030. L’entreprise pourrait manquer de cash d’ici mi-2027. Anthropic suit une trajectoire plus prudente, avec un breakeven prévu en 2028.

Chaque requête que nous envoyons à ces modèles coûte potentiellement plus qu’elle ne rapporte. Les prix actuels des tokens sont subventionnés par les levées de fonds. On utilise une puissance de calcul qui est littéralement bradée.

Bon, est-ce que ça va durer ? Honnêtement, personne ne le sait. Si la bulle éclate, le coût des tokens pourrait exploser du jour au lendemain. Le modèle économique actuel tient sur la promesse que l’IA deviendra suffisamment rentable pour justifier les investissements d’aujourd’hui.

Mon avis ? Profiter de cette fenêtre. Pas avec naïveté, mais avec pragmatisme. Aujourd’hui, on a accès à une puissance de calcul et d’intelligence artificielle à un prix qui ne reflète pas son coût réel. C’est le moment d’apprendre, d’expérimenter, de construire des compétences que personne ne pourra nous retirer même si les prix changent.

Parce que même si les tokens deviennent dix fois plus chers, l’IA ne va pas disparaître. Les modèles deviendront plus efficaces, les coûts finiront par baisser structurellement. Mais la transition pourrait être brutale pour ceux qui n’auront pas pris le virage.

Le scénario noir : le métier disparaît

Dans quelques années, peut-être même quelques mois, l’IA code mieux que 90% des développeurs humains. Pas juste les tâches ingrates que personne n’a envie de faire. De l’architecture complexe, des optimisations de performance, de la sécurité, du debug.

Les entreprises réalisent qu’elles n’ont plus besoin d’équipes de dix développeurs. Deux “pilotes d’IA” suffisent pour produire le même output. Les budgets tech fondent. Les recrutements s’effondrent.

Le junior classique n’a plus de porte d’entrée dans le métier. Comment justifier un premier emploi de développeur quand une IA fait le même travail pour une fraction du coût ? La courbe d’apprentissage traditionnelle, celle où on apprend en codant des features simples sous la supervision d’un senior, n’existe plus.

Et le développeur senior qui refuse l’IA ? Il devient inemployable. Pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il est dix fois plus lent que son collègue qui utilise l’IA. À compétence égale, la productivité brute fait la différence.

Ce scénario n’est pas de la science-fiction. Les signaux sont déjà là. En France, les offres d’emploi pour les développeurs ont chuté de 80% entre 2023 et 2025. Aux États-Unis, les postes d’entrée dans les 15 plus grandes entreprises tech ont baissé de 25%. Des entreprises réduisent leurs équipes tech en s’appuyant sur l’IA. Le mouvement est enclenché.

Et si c’était l’inverse ?

Si le coût du code est devenu quasi-gratuit, ça veut dire que le time-to-market s’est considérablement raccourci. Des milliers de produits qui étaient trop chers à construire deviennent viables. Des PME qui n’auraient jamais pu se permettre un développement sur mesure peuvent maintenant l’envisager.

On ne parle pas de moins de développement. On parle de plus de développement, partout, pour tout le monde.

Et qui va piloter tout ça ? Il faudra des gens qui comprennent à la fois la technique, le produit et l’IA. Des développeurs qui ne se contentent plus d’écrire du code, mais qui orchestrent des agents, qui conçoivent des architectures, qui traduisent un besoin métier en solution technique à travers l’IA.

C’est un nouveau métier qui émerge. Certains l’appellent “AI product engineer”, d’autres parlent d‘“orchestrateur IA”. Le terme n’est pas encore stabilisé, et c’est normal : on est en train de l’inventer.

Davantage de produits signifie aussi davantage de maintenance, davantage d’évolution, davantage de besoin humain pour la vision et la stratégie. L’IA ne remplace pas le jugement, ni la compréhension d’un domaine métier. Et encore moins la capacité à dire “non, ce n’est pas la bonne feature à construire”.

Dans ce scénario, le développeur qui a embrassé l’IA se retrouve avec un profil rare : il produit dix fois plus, il a une vision produit, et il comprend les contraintes techniques autant que les leviers de l’IA.

Et nous dans tout ça ?

La réalité sera probablement quelque part entre les deux scénarios. Comme toujours avec les transformations technologiques, les scénarios extrêmes ne se réalisent jamais entièrement.

Ce qui est certain, c’est que le métier mute. Xavier Leune en parlait dans une conférence que je recommande : les métiers ne disparaissent pas, ils se transforment. Et ceux qui s’en sortent le mieux sont toujours ceux qui acceptent la transformation au lieu de la combattre.

Du coup, pour nous, concrètement, ça veut dire quoi ?

Ça veut dire qu’il est temps de redéfinir ce qui fait notre valeur. Ce n’est plus la capacité à écrire un algorithme de tri ou à configurer un service Symfony. C’est la capacité à comprendre un problème et à piloter une IA pour le résoudre. C’est la vision architecturale, le sens du produit, l’expérience accumulée sur des dizaines de projets.

Tout ce qu’on a appris en 20 ans ne disparaît pas. Ça change de forme. L’expérience de débugage devient l’expérience de validation du code généré, la connaissance des patterns d’architecture sert à orienter l’IA. Et l’intuition de “ça va casser en prod” ? Toujours irremplaçable.

Ce que j’ai choisi de faire

En ce qui me concerne, j’ai choisi d’y aller. Pas aveuglément, mais je préfère expérimenter maintenant plutôt que de subir plus tard.

Cette série d’articles est ma façon de documenter cette transformation en temps réel. Pas avec le recul confortable de quelqu’un qui écrit cinq ans après les faits. Maintenant, pendant que ça se passe.

Dans les prochains articles, je rentrerai dans le concret : comment j’ai configuré mon environnement, comment j’utilise Claude Code au quotidien, comment j’ai créé mes propres outils pour aller encore plus loin.

Mais avant la technique, il fallait poser cette réflexion.

On aura toujours besoin de développeurs. Juste pas les mêmes qu’avant.